Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat, Chef du gouvernement.

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République, Chef de l’Etat, Chef du gouvernement.

 J’ai l’honneur de porter respectueusement à votre connaissance que j’ai été invité par des amis qui résident à Abomey à passer un week-end avec eux.

Comme beaucoup de béninois qui n’ont pas la possibilité de se déplacer en hélicoptère, j’ai fait le trajet Cotonou- Bohicon à bord de ma voiture. Le chemin de croix que j’ai dû faire à mon corps défendant m’a fait penser à celui que j’ai été amené à faire quelques semaines plus tôt lorsque je devais me rendre dans la commune d’Adjohoun. J’ai emprunté la fameuse route Missereté-Adjohoun-Bonou-Kpedepkpo. Quelle catastrophe!

En ma qualité d’ancien Ministre des Travaux Publics et des Transports, je n’ai pas pu m’empêcher de me révolter car je n’ai jamais pu imaginer que l’on pouvait laisser une route Inter-états, desservant les pays de l’Hinterland grâce auxquels nous mobilisons des ressources pour couvrir les charges de souveraineté du pays, se dégrader à ce point.

Je me suis demandé où est passé le Grand Bâtisseur et Constructeur d’autoroutes et échangeurs dont la propagande gouvernementale nous parle à longueur de journée. Evidemment, vous ne pouvez pas comprendre mon amertume parce que vous n’empruntez  pas souvent nos routes étant toujours en hélicoptère. Ceux qui doivent vous parler ne vous disent pas la vérité parce qu’ils préfèrent vous caresser dans le sens du poil.

Ce fut donc la goutte d’eau qui a fait déborder le vase contenant mes nombreuses causes de déception.

J’ai alors pris la décision de vous adresser la présente lettre ouverte.

Excellence Monsieur le Président de la République, le constat évoqué ci-dessus m’amène à réfléchir sur la situation de notre cher pays le Bénin depuis 2006.

J’ai pu comprendre que les Béninoises et les Béninois avaient pensé que leur pays pouvait être mieux dirigé car après plus de deux décennies de renouveau politique, ils étaient en droit d’aspirer à un renouveau économique.

Ainsi leur souffrance quotidienne devrait être allégée et leur pauvreté réduite.

Ils sont allés jusqu’à penser que la classe politique de ce moment n’avait pas assez fait pour les sortir de leur précarité.

Votre candidature présentée comme « l’homme de ce renouveau économique » a été alors saluée. Ce qui a abouti à ce que l’on pouvait qualifier de vote plébiscite au second tour de l’élection présidentielle de mars 2006.

Mon état d’âme aujourd’hui est que comme tous les Béninois, je me suis trompé.

Je me suis trompé royalement en votant pour vous et en appelant à voter pour vous.

Tous les piliers qui devaient porter le changement et l’émergence que vous prônez ont été brisés par vous-même.   

En effet, l’unité nationale a été mise à mal. Vous avez réussi à obliger chaque Béninois à se souvenir de la région dont il est originaire et de l’ethnie dont il est issu.

L’unité nationale que vos prédécesseurs se sont efforcés à sauvegarder durant toutes ces années de renouveau démocratique a été foulée aux pieds sans autre forme de procès.

Quant à la lutte contre la corruption, j’ai toujours pensé qu’il ne s’agissait pas des incantations, mais des actes concrets.

J’ai failli prendre votre  « marche verte contre la corruption » comme l’un des premiers de ces actes. La suite des événements a tôt fait de me convaincre de ce que vous avez juste voulu prendre un peu d’air ; et pour cause !

Le  scandale de la CEN-SAD s’est dressé comme un monstre insatiable qui a tout ravagé sur son passage. Un sommet de tous les malheurs qui n’a fait qu’avaler les milliards des Béninois pour finalement peu de choses. Tout le monde comprend aujourd’hui que ce sommet a été abrité dans des conditions calamiteuses et organisé dans les mêmes conditions.

Les ordonnances prises à cette époque n’avaient pour seul but que de couvrir des surfacturations et autres malversations.

Je n’invente rien ; c’est l’une des voix  les plus autorisées qui l’a révélé sans aucune contestation de votre part à ce jour.

Ce qui est plus grave est que le scandale a été géré dans une injustice totale. Certains ont été couverts, d’autres livrés et finalement « un petit pardon » a été jeté aux Béninois au détour des festivités devant marquer la fête de notre indépendance.

Quelques temps après, les Béninois découvrent qu’on a organisé et protégé des bandes d’escrocs pour les dépouiller de leurs maigres économies : l’affaire ICC-Services.

Les limogeages tous azimuts de ministre et de proches collaborateurs, la création de comité et de commission pour connaître d’une affaire de droit commun en lieu et place de la justice, sont pour ma part des preuves tangibles de ce que la responsabilité du gouvernement est entièrement engagée en cette affaire.

Les révélations de l’un de vos plus fidèles compagnons viennent de vous enterrer vivant. Votre implication dans ce vilain dossier ICC-SERVICES ET CONSORTS ne fait plus à présent l’ombre d’aucun doute dans l’esprit des béninois.

Vous avez choisi pour votre défense de liquider ce que vos griots appellent la vieille classe politique. Le moyen principal utilisé à cette fin est de farfouiller et trouver coûte que coûte dans les poussières de l’histoire  de scandales financiers bons à coller à chacun de vos contradicteurs qui ont commis le péché mignon de ne pas jouer les laudateurs  comme vos courtisans professionnels savent si bien le faire.

Ma modeste personne a été choisie parmi vos victimes dans l’affaire dite de la SBEE.

A ce sujet, je ne peux pas m’empêcher de vous rappeler que j’ai été Ministre des Mines de l’Energie et de l’Hydraulique. Je n’ai jamais été Directeur Général de la SBEE, ni le Président de son Conseil d’Administration, ni son commissaire aux comptes.

 Je n’ai donc jamais été dirigeant ou responsable direct de cette société d’Etat. Je ne dis pas que ceux qui ont dirigé la société ont commis les faits qui leur sont reprochés. Je pense même le contraire.

D’ailleurs, je dois rappeler à votre attention que le décret créant l’IGE a fondé ses actions sur le principe du contradictoire. Aucune des personnes mises en cause n’a été entendue dans le cadre de l’élaboration du rapport de cette institution.

En tout cas moi personnellement, je n’ai jamais été entendu. Le rapport ne m’est donc pas opposable.

Pour ma part, je le considère comme nul et de nul effet.

Si en tant que Président de la République, Chef de l’Etat et Chef du gouvernement, Chef suprême des armées, disposant de tous les services de renseignements, vous n’avez pas pu être informé que des milliards ont été détournés au cours du sommet de la CEN-SAD, que des escrocs quatre ans durant ont pillé les maigres économies des Béninois, (vous répétez tout le temps : je ne suis pas au courant) comment un simple ministre pouvait savoir ce qui  se fait au quotidien dans une société comme la SBEE au point d’en répondre devant la Haute Cour de Justice à supposer même qu’il y ait eu réellement malversations.

J’ai même appris de source digne de foi que le président de l’assemblée nationale vous a écrit pour vous signifier qu’il n’a jamais reçu de dossier me concernant    contrairement au contenu de la lettre de Monsieur KOUKPAKI demandant à l’assemblée nationale de me traduire devant la Haute Cour de Justice sur la base du « rapport de Novembre 2007 envoyé à l’Assemblée Nationale ». Alors, pourquoi tout cela ? J’espère que vous n’accepterez pas que quelque esprit malin traficote le dossier. Le faux serait facile à démontrer.

Pour le surplus, le ridicule ne tue pas car les comptes de cette société ont été toujours et régulièrement certifiés par le grand expert comptable qui  dirige l’IGE pour les objectifs que lui seul connait. 

Mes amis m’ont demandé dans un premier temps de rédiger un mémorandum, mais ils ont trouvé par la suite que cela est inutile quand ils ont compris que rien ne m’était personnellement reproché, ni dans le rapport lui-même, ni dans les commentaires de Monsieur KOUSSE Jacques à travers les médias.

Mais qu’importe ! Ce n’est pas ma petite personne qui compte, mais le développement du pays.

Pour ma part, je pense que vous devez laisser tranquille le Président Adrien HOUNGBEDJI.

Il a été un grand magistrat de ce pays avant de devenir un avocat de renommée internationale.

Il a été l’un des grands acteurs de la conférence nationale des forces vives ; il a dirigé l’Assemblée Nationale pendant deux législatures ; il a été  Premier Ministre sans qu’on ait pu lui coller le moindre scandale.

Vous ne pouvez pas dénier à un grand avocat de son rang d’avoir acquis des appartements en Europe ou ailleurs à la sueur de son front.

Vous devez faire de même pour le Président Bruno AMOUSSOU, car ceux qui ont été instrumentalisés pour le dénigrer ne savent pas de quoi ils ont parlé.

Je  dirai la même chose du Président Abdoulaye BIO TCHANE. En ce qui le concerne, il n’est pas superflu d’insister que la liberté d’association et de réunion a été consacrée par la conférence nationale et la constitution du Bénin.

Vous êtes le garant du respect de cette constitution selon les termes du serment que vous avez prêté. Vous ne devez donc pas continuer de bafouer ces libertés publiques.

Je salue la sagesse du président BIO TCHANE qui n’a pas jugé utile de sortir le rapport d’audit sur votre gestion à la BOAD contrairement à ce que vous auriez pu faire à sa place.

Cela pourrait troubler davantage la quiétude des Béninois.

Je pense sincèrement qu’il ne  vous servira à rien de traquer vos contradicteurs car l’exemple de Jacob ZUMA devrait vous édifier. Le peuple sud africain l’a plébiscité bien que son prédécesseur et l’entourage de ce dernier aient voulu le trainer dans la boue et menacé de prison, il en est sorti Président de la République.

Laissez les ministres de KEREKOU en paix, ils ont abattu un travail de titan.

Concernant vos Ministres, vous devez moins les accabler car ils n’ont pu rien faire sans se référer à vous, à voir votre manière de les diriger.

Vous devez surtout éviter d’être cet  ancien président d’un pays voisin qui est réduit à  quémander la clémence de ses successeurs à force de fouler aux pieds les intérêts de son peuple.

Je me suis trompé, car il n’y a jamais eu chez nous une croissance à deux chiffres, le panier de la ménagère est plus léger que par le passé malgré les micro-finances gérées dans la plus grande opacité. Les libertés publiques et syndicales sont gravement menacées. Le Bénin, jadis quartier latin de l’Afrique, puis laboratoire de la démocratie, est en passe de devenir la risée de l’Afrique et du monde, une République bananière ou tout simplement la République de GONDOUANA dont parle MAHAMANE sur la Radio France Internationale.

Vous vous êtes trompé car « l’intrus ne connaissait pas la maison » ; l’expérience est différente de l’amateurisme ; diriger une banque fut-elle régionale est différente de diriger un pays.

Alors au regard de ce qui précède, votre « ami » que je suis et votre électeur que j’ai été vous demandent du plus profond de leur  âme de constater que votre intérêt actuel est superposable à celui du peuple béninois, de constater que vous n’avez pas été à la hauteur de la charge et qu’avec vous les Béninois n’ont aligné que souffrance sur souffrance.

Vous n’avez pas pu rassembler et faire régner la paix et la justice.

Vous devez donc humblement prendre de la hauteur par rapport à la situation, avoir une grandeur d’âme et montrer votre amour pour le pays en présentant votre démission au peuple béninois.

Vous en serez franchement grandi car c’est le plus grand bien que vous pouvez encore faire aux béninois. Cela aura de la valeur plus que de verser votre sang pour le peuple comme vous vous plaisez à le dire.

Ce serait la manière la plus élégante pour vous de quitter les choses avant que les choses ne vous quittent.

Pour ma part, à six (06) mois de la fin de votre quinquennat, vous n’avez plus rien à démontrer au peuple béninois.

Même les marches de soutien et de remerciements que s’apprêtent à organiser vos griots après le début de remboursement des dépôts des épargnants spoliés n’y changeront rien.

J’aurais pu solliciter une audience pour vous dire de vive voix  tout ce qui précède, si j’avais l’assurance que vous m’auriez accordé la faveur de me recevoir.

Seulement, j’ai gardé en mémoire notre dernière rencontre du 11/10/2008 à l’issue de laquelle vous avez promis de reprendre contact avec moi sans suite à ce jour.

J’aurais pu aussi vous adresser directement cette lettre si je n’avais pas eu des craintes qu’elle ne vous parviendrait jamais.

Votre entourage, délesté  de vos compagnons de première heure, même si on y trouve encore quelques personnes de conviction, n’a pas la réputation de vous dire la vérité.

Je pense en particulier à l’un de vos plus proches collaborateurs  qui en 2006 vous traitait de tous les noms. Il s’est toujours arrangé comme une sangsue pour être dans la culotte de tous les présidents qui vous ont précédé. Il vous lâchera dès 2011 à coup sûr.

Monsieur le Président, vous n’avez pas besoin de verser votre sang comme vous aimez à le dire, car le Béninois ne demande jamais la mort du pécheur. Il vous suffira de vous repentir sincèrement. Je suis convaincu que dans ces conditions, il vous pardonnera.

Il vous pardonnera car vous aurez contribué à l’organisation d’élections limpides en vous retirant. Les risques de troubles existent si vous persistez à rester.

Maintenant à vous de jouer.

Vous avez deux possibilités :

La première : me jeter en pâture aux écrivaillons au français approximatif payés avec l’argent du contribuable pour injurier vos adversaires ou me trouver un autre dossier à la Haute Cour de justice avant votre départ  sur conseils de vos griots ou que sais-je encore;

La deuxième : la sagesse l’emporte, celle-là qui a illuminé les décisions des  grands hommes de notre pays ces dernières années.

Monsieur le Président, vous restez mon ami.

Respectueusement Vôtre.

Kamarou FASSASSI