Ministère de la Justice : 6 ministres en moins de 6 ans

Publié le par L'informateur

En moins de six ans de gestion des affaires de l’Etat,  Boni Yayi n’a certainement pas encore réussi à trouver l’oiseau rare à la tête du ministère de la justice. Me Marie Elise Gbèdo, technicienne avérée du droit et reconnu même au delà des frontières béninoises aurait pu faire l’affaire si elle ne s’était pas elle-même mise dans la gueule des magistrats prêts à aller jusqu’au bout si l’ancienne ministre de Kérékou ne présentait pas des excuses publiques à toute la corporation. Jusqu’où ira ce bras de fer ? Me Gbèdo ne fera-t-elle pas exception à la règle ?

Du changement à la refondation, le ministère de la justice n’a connu qu’une paix éphémère. Ça grogne. Ça grogne encore. Et, ça grogne toujours à la maison justice.  Seulement parce que le chef de l’Etat n’a pas encore trouvé un homme qui fait l’unanimité au sein des magistrats et greffiers. Du changement à la refondation, les  gardes des sceaux ont maille à partir avec les magistrats.

En effet, à son arrivée au pouvoir, Yayi a nommé Me  Abraham Zinzindohoué ministre de la justice. L’ancien président de la Cour suprême n’a pas fait long feu à la tête de ce département ministériel. Certains gourous ont accordé une libération provisoire au détenu Rachidi Gbadamassi soupçonné dans l’assassinat du juge Coovi. Le ministre n’est pas informé, a-t-il dit, de cette libération. Environ six mois au gouvernement, le président de la République l’a  sorti en l’envoyant à la Cour de justice de l’Uemoa au Burkina.

En lieu et place de Me Abraham Zinzindohoué, un magistrat, spécialiste du parquet et par surcroît un évangéliste : Nestor Dako. Le chef de l’Etat croyait trouver la parade en faisant la promotion d’un magistrat. Erreur ! Ce dernier déjà à la cérémonie de prise de service a compris que ce milieu n’était pas le sien. « Il ne fera même pas trois mois dans cette maison » et « Il ne sortira aucun dossier sérieux avant de quitter son poste ». Désapprouver un ministre qui n’a même pas encore exercé une journée de son office ? Il a eu des heures chaudes. L’ex-conseiller du président de la République n’a vécu que des mouvements de grève. Dépassé, Nestor Dako aurait ordonné un jour à son chauffeur de rouler sur des hommes de la justice en courroux qui bloquaient son passage au ministère. Les magistrats ont réclamé son départ pour ramener la paix dans la maison justice. Le chef de l’Etat a limogé le garde des sceaux. Certains politiques juraient aussi d’avoir sa peau eu égard au rôle qu’il avait joué dans l’incarcération du président Séfou Fagbohoun

Un autre avocat est revenu à la tête du département de la justice. Il s’agit de Me Gustave Kassa que certaines langues disaient un protégé de Me Robert Dossou.  Mais les grèves des greffiers et auxiliaires de justice se sont multipliées. Ceux-là qui jouent un rôle capital dans les tribunaux et les Cours d’Appel ont paralysé le secteur judiciaire. Kassa a multiplié les négociations sans parvenir réellement à ramener les greffiers à la raison. Bien que les grévistes soient revenus en meilleurs sentiments, Gustave a fait ses valises.

Fin de saison pour les praticiens ?

Le professeur d’université Victor Prudent Topanou est nommé Garde des sceaux après quelques expériences au cabinet du chef de l’Etat. Un théoricien aux commandes pour faire bouger les praticiens. Mais malheureusement, Topanou  est parti comme il est arrivé.  Le scandale Icc-Services de plus de 100 milliards de francs Cfa éclate sous ce ministre considéré comme étant l’un des plus proches du chef de l’Etat. Dans la gestion de ce dossier qui continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive, Boni Yayi a reproché une certaine légèreté à un des collaborateurs proches du ministre de la justice ; allusion faite au procureur général de la Cour d’Appel de Cotonou. Lequel procureur est jusqu’à nos jours en détention préventive à la prison à Missérété. Dans la foulée de l’incarcération de Constant Amoussou, Yayi a sorti   Victor Topanou de l’équipe gouvernementale.

Après avoir essayé en vain théoricien et praticiens, le chef de l’Etat choisit de faire fi le slogan cher à la Conférence nationale de février 1990 : « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ». C’est ainsi qu’il pioche alors or du monde des juristes, un peu comme pendant la période révolutionnaire. Il fait ainsi appel  à Grégoire Akoffodji qu’on dit proche de la première dame (évidemment, il a été son suppléant au parlement) qui avait déjà occupé deux différents portefeuilles ministériels dans le gouvernement du changement. Etranger à la chose justice, le successeur de Topanou a joué son va-tout dans le dossier relatif à la disparition de Pierre Urbain Dangnivo. Sans être avocat de formation, le Grade des sceaux devra défendre bec et ongle le macchabée de Womey dans la commune d’Abomey-Calavi afin de tenter de sauver la face au gouvernement. « Nous sommes sur la bonne piste…» avait-t-il lâché devant micro et caméra pour tenter de faire croire que le cadavre en décomposition avancé était celui du disparu Dangnivo. Mais il ne résistera pas à la formation de la nouvelle équipe gouvernementale au lendemain de l’élection présidentielle. 

Marie Elise Gbèdo, candidate malheureuse est nommée ministre de la justice dans le premier gouvernement de la refondation de son challangeur. A ce poste, pour une fois, Yayi a fait confiance à une femme et pas des moindres. Même si elle n’est pas trop étrangère à la chose justice, elle est une avocate de profession. Cette dame de fer n’est pas en odeur de sainteté avec les magistrats. La garde des sceaux  est sous les feux des critiques les plus acerbes. Elle a fait des nominations à polémique.  En qualifiant les magistrats de « corrompus », Marie Elise Gbèdo elle s’est attiré encore la colère des hommes de toge rouge-noire. Son cabinet ministériel a pris feu, en début de semaine.

En moins de six ans, le président de la République a nommé six ministres à la tête du ministère de la justice. Un record ? Doit-on conclure à un aveu d’échec ? Un Garde des sceaux pour moins d’un an. Toujours est-il que Boni Yayi n’est pas encore satisfait. La preuve est qu’il n’a jamais suspendu un ministre de la justice qu’il a gardé dans son gouvernement. Ceux, qui se sont succédé, n’ont pas relevé le défi, peut-être.

Me Gbèdo pourrait l’affaire

L’actuelle ministre de la justice est encore bien partie pour donner du poids à ce triste constat. Nommée, il y a moins d’un an, Me Marie Elise Gbèdo est déjà sur un siège éjectable. Non pas parce qu’elle aurait donné la preuve de son incapacité ou une mauvaise maîtrise des dossiers.

Déjà, à peine assise sur le douillet fauteuil, elle s’en prend aux greffiers. S’en faire l’option du débrayage, ces auxiliaires de la justice ont choisi de réagir violemment par presse interposée. Pour le reste, ils sont aux aguets. Le redéploiement du personnel magistrat effectué sous le ministre Gbèdo a causé de problèmes plus qu’il n’en a résolu. L’Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab) persiste et signe qu’il s’agit d’un redéploiement aux allures de règlement de compte. Intitule de rappeler que la liste a été une première fois rendue publique, ensuite rebiffée avant de revenir sous sa première version…

Mais la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est relative aux propos tenus par le Garde des sceaux à l’endroit des magistrats. Toute la corporation a été traitée de pourrie. Celle-ci continue d’exiger sa démission. C’est ce qui justifie la grève de 72h renouvelable lancée depuis mardi dernier. Jusqu’où ira l’Unamab ? Difficile d’y donner une suite. Mais pour l’heure, une alternative s’offre : soit la ministre présente des excuses publiques, où le gouvernement se désolidarise de ses propos en référence à ceux tenus par le chef de l’Etat devant le président de l’Unamab et laissant croire que les commentaires émis par la ministre de la justice n’engagent qu’elle. Quelle option prendra le chef de l’Etat ? Il pourra par exemple discuter avec l’Unamab pour que la paix revienne dans la maison Justice?

Et come un malheur ne vient jamais seul, l’eau et le feu sont également à ses trousses dans son cabinet. Faut-il le rappeler, au même moment qu’un incendie se déclarait dans sa salle d’attente, le bureau de l’inspection générale s’inondait…

En attendant la solution à une crise qui ne vient que de commencer, à chaque réaménagement technique, tous les Béninois auront le regard tourné vers le ministère de la justice, avant de se rendre peut-être à l’évidence qu’elle a encore résisté au temps et à la forte pression d’une corporation devant laquelle elle ira faire valoir ses talents d’avocate une fois hors de l’équipe gouvernementale.

Un homme encore ? Ou une autre femme ? Le chef de l’Etat est capable de trouver la perle rare. Il est question de redonner confiance aux populations. Il misait sur une autre dame, magistrat de profession et actuellement à la tête d’un comité. Mais la presse l’éclabousse. Elle tente de se défendre, en vain devant les institutions d’autorégulation. A-t-elle réussit à convaincre le chef du gouvernement ? Un remaniement technique du gouvernement est intervenu. Marie Elise Gbèdo est encore en place. Peut-être encore pour longtemps, en attendant l’oiseau rare…

Aziz IMOROU

Publié dans Actualité

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