Cnhu : La grève sans sensibilité minimum

Publié le par L'informateur

Un mois et demi déjà que dure l’abandon des patients à la mort dans les hôpitaux publics du Bénin ! La grève de 72 heures par semaine et sans service minimum déclenchée par 22 syndicats du secteur de la santé regroupés au sein du Front uni des organisations syndicales de la santé (Fuoss), a tout l’air d’un débrayage sans sensibilité minimum. Au Centre national hospitalier et universitaire-Hubert Koutoukou Maga (Cnhu-Hkm), se succèdent depuis 45 jours maintenant, des situations insoutenables.

 « Je suis au chevet de mon épouse malade. J’ai acheté les médicaments qu’on a prescrits pour qu’elle guérisse de son mal ; mais depuis deux jours, il n’y a pas d’infirmiers pour les lui administrer. Il paraît qu’ils sont en grève sans service minimum». Visiblement abattu, le menton soutenu par les deux pommes de mains, un garde malade, la quarantaine environ, assis au chevet de sa femme admise d’urgence au Cnhu, ne sait plus à quel Saint se vouer. C’est les larmes aux yeux qu’il s’est prêté à nos questions cette matinée du jeudi 11 novembre 2010. A quelques mètres de là, est allongée un autre malade se débattant entre les cordes des perfuseurs à lui placés 48 heures plus tôt. Sans être approché, il s’est empressé de nous lancer : « Il n’y a que Dieu pour nous sauver de cette situation bien difficile ».

 Démarrée depuis le mardi 09 novembre 2010, la grève sans service minimum des paramédicaux fait des victimes. Impuissants devant la radicalisation de la position des agents de santé et le silence des gouvernants, les malades et leurs parents n’ont que leurs yeux pour pleurer, attendant au pire des cas la mort. Les membres du Fuoss réclament à l’Etat béninois quatre choses essentielles : la revalorisation de la prime de risque des paramédicaux et du personnel administratif de la santé, la restitution des défalcations opérées sur salaire pour fait de grève, l’accélération du processus de reversement des agents contractuels de la santé puis le paiement des arriérés de primes de motivation. Les grévistes sont intransigeants sur ce chapelet de revendications : « Nous voulons que soit corrigée une injustice sociale qui a trop duré. De tous les ministères, il n’y a qu’au département de la santé où les primes de motivation ne sont payées ; il n’y a qu’au ministère de la santé où le reversement pose encore problème. Quelle faute avons-nous commise pour mériter un tel sort !», se désole Germain Houndéladji, Secrétaire à l’organisation du Fuoss et Secrétaire général des travailleurs conventionnés et contractuels du Cnhu. Il poursuit : « Comment comprendre que dans le secteur de la santé, les médecins soient à 100 mille Fcfa de prime de risque alors que les paramédicaux sont encore à 6 mille. Il y a une disparité que le ministre de la santé qui touche en tant que médecin les 100 mille francs, doit corriger. Mais hélas ! »      

 

Le Fuoss crache du fiel

« Nous ne serons pas fatigués de faire la grève. C’est au gouvernement de savoir qu’il y a des morts dans nos hôpitaux. Nous ne savons pas qu’il y a des morts. On nous a brimés et nous revendiquons nos droits. Jusque-là, nous sommes à trois jours de grève par semaine. Nous pouvons aller à 4, 5, 6 voire 7 jours par semaine ou aller carrément à une grève illimitée. Nous n’avons pas encore déclenché une grève illimitée parce que nous sommes entrain de prendre suffisamment d’écart et dès que nous allons sauter, tout le monde va sentir. Nous faisons seulement trois jours de grève par semaine et tout le monde crie.  Nous sommes maintenant décidés à aller loin. Nous réfléchissons pour que dans les tout prochains jours, le mouvement soit porté à 4,5, 6, voire 7 jours sur 7 si le gouvernement continue d’adopter la politique du singe :  ne rien entendre, ne rien voir et ne rien dire». Cet extrait de la déclaration de Vincent Ehoulé, Secrétaire administratif du Fuoss suite à l’appel à la reprise du travail lancé le dimanche 13 décembre 2010 par le président de la République, Boni Yayi, traduit à maints égards la banalisation des dégâts que cause la grève dans le secteur de la santé. Chat échaudé craignant l’eau froide, les grévistes n’entendent plus conclure un autre marché de dupe avec le gouvernement :  « Le Chef de l’Etat nous a déjà reçus deux fois. La première fois, c’est en 2008 quand nous avons commencé les mouvements de grève. Nous avons attendu de 2008 à 2010. Nous avons encore commencé les mouvements. Le père de la Nation nous a encore rappelés pour nous dire la même chose. Celui qui accepte que le feu le brûle deux fois n’oserait pas accepter que le même feu le brûle une 3ème fois. Le président de la République en lançant cet appel est dans son rôle. Par conséquent, nous-mêmes syndicalistes, nous allons rester dans notre rôle à savoir, la poursuite des mouvements de 72 heures par semaine sans service minimum jusqu’au moment où il va nous appeler en personne pour nous écouter », a déclaré Yessoufou Alao, Coordonnateur du Fuoss.

 

Dialogue de sourds…

« J’ai à cœur leurs revendications et je leur demande de me laisser un bout de temps pour que nous puissions contacter nos partenaires. Je leur demande de reprendre le chemin de nos hôpitaux. C’est une question qui sera réglée. J’ai déjà entendu et compris ce qu’ils veulent. Qu’ils n’abandonnent pas nos hôpitaux. Les hôpitaux sont faits pour nos compatriotes éprouvés. Je leur demande de reprendre le chemin de nos hôpitaux. Ce qu’ils demandent sera fait. J’ai confié le dossier au ministre d’Etat Koupaki que vous connaissez bien. Il est très compétent… ». C’est la première déclaration officielle du chef de l’Etat, 43 jours après le démarrage de la grève dans le secteur de la santé. Il invitait le dimanche 13 décembre 2010, les agents de la santé à reprendre le chemin des hôpitaux. Mais cette déclaration faite à Covè en région Agonlin (département du Zou), contraste avec la logique de son gouvernement qui juge exagérées, les revendications des agents de la santé en grève. « Le secteur de la santé n’a bénéficié d’une aussi grande attention que sous le régime du docteur Boni Yayi », s’obstine à défendre Issifou Takpara, ministre de la santé publique. A défaut de lire des versets bibliques aux grévistes en courroux chaque fois qu’ils se présentent à lui pour rappeler au gouvernement leur cahier de doléances.

La réponse du régime Yayi au mouvement de débrayage qui fait des morts dans les hôpitaux publics a été d’une part, l’appel aux appelés du Service militaire d’intérêt national (Smin) pour dit-on, remplacer les grévistes. C’est d’autre part, la menace de défalcation sur salaire pour fait de grève proférée en duo à travers un communiqué de presse par le ministre en charge de la santé et son homologue de la fonction publique Gérard Kuassi. Le dialogue social en de pareille circonstance a donc laissé place à un bras de fer ou à des déclarations de guerre entre gouvernement et syndicats. « Depuis que nous avons déposé notre motion de grève, le gouvernement n’a pas voulu nous appeler pour nous écouter. C’est ce qui a radicalisé le mouvement au niveau du secteur de la santé », a déclaré M. Houndéladji. A la question de savoir s’ils mesurent les conséquences de cette grève sans service minimum, il répond : « A l’impossible, nul n’est tenu. Ce n’est pas à cause de nos grèves qu’il y a des morts au Cnhu. Ventre affamé, n’a point d’oreilles, dit l’adage. Bien avant notre grève, des gens meurent tous les jours au Cnhu ». On comprend alors pourquoi l’appel à la reprise lancé par le chef de l’Etat n’a pas eu un écho favorable. Pour les membres du Fuoss, « cet appel est tardif, nul et non avenu » 

Ainsi, le dialogue de sourds se poursuit entre le gouvernement et ses partenaires de la santé publique. Pendant ce temps, les malades se meurent faute de soignants et de soins. Et pourtant ! La santé est un droit acquis et concédé à tous les citoyens par la Constitution béninoise qui stipule en son article 8 : « La personne humaine est sacrée et inviolable.

L’Etat a l’obligation absolue de la respecter et de la protéger. Il lui garantit un plein épanouissement. A cet effet, il assure à ces citoyens, l’égal accès à la santé… »

Ignace SOGLO

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